jeudi 27 décembre 2007

Jack Kerouac, beat à la croisée des chemins


Il y a cinquante ans paraissait Sur la route, roman frénétique et autobiographique d'une errance américaine, qui deviendra la bible de la beat generation. Sal Paradise, double de Kerouac, et son ami et modèle, l'ange fou Dean Moriarty, parcourent le continent de New York à Denver et San Francisco, à la fin des années 40, « with no direction home », pourrait-on dire, et croisant sur le chemin toutes ces « rolling stones », hobos, travailleurs migrants et criminels, auxquelles ils s'identifient. Et le tempo de ce voyage est donné par la musique si présente dans le roman: le bop d'une part, que les personnages ne se lassent pas d'écouter; le hillbilly d'autre part, en tant qu'élément capital de la culture du Sud, de la pauvreté et de l'errance.

Car dans beat generation, il y a beat: le beat de la béatitude mystique, le beat de la défaite et de la fatigue (on est beat, beaten, battu), mais aussi le beat qui vient comme un claquement de doigt donner la mesure, le battement joué sur le tableau de bord d'une vieille guimbarde, le « temps » lui-même, que poursuivent les personnages dans leurs délires extatiques.

La musique beat par excellence, pour Kerouac, c'est le bop, « ce son de la nuit », entre Charlie Parker et Miles Davis. Car parmi ces jeunes intellectuels, cultivés, issus pour la plupart d'une classe moyenne éduquée, c'est le jazz que l'on écoute en 1947, et non la musique des rednecks, des petits blancs du Sud. Ils ont des disques de Dexter Gordon et de Dizzy Gillespie, vont voir George Shearing, Slim Gaillard et Duke Ellington, et écoutent le Sid Symphony Show à la radio. Lors d'une escapade au Mexique, ils font une concession à l'exotisme et se jettent dans le mambo de Pérez Prado, qui mêle des influences cubaines à un swing de « big band ». Pour eux, telle est la musique qui répond le mieux à leur propre folie, à leur excitation et à leur joie explosive.

Mais sur la route, le son du bop vient se mêler à une autre culture. Le boogie-woogie des cowboys s'y superpose, et Sal/Kerouac y est tout aussi sensible, y trouvant comme un contrepoint mélancolique à l'exubérance du jazz. Sur la route, on croise un guitariste d'Oklahoma, qui allait rejoindre un orchestre de country, mais s'est fait voler sa guitare. On rencontre des honkytonkers pathétiques et superbes, qui essayent désespérément de jouer du piano pour faire danser les filles. Sur la route, on écoute un hobo au chant déchirant de simplicité et de drame, qui parle d'amour et de départ, avec ce sentimentalisme spécifique du hillbilly. Et Sal se chante à lui-même des chansons aux paroles qui renvoient directement à celles de Woodie Guthrie, autre grande figure de l'errance: « Home in Missoula, home in Truckee, home in Opelousas, ain't no home for me ». On est là, entre 1947 et 1949, à la genèse de ce qui donnera le rock et le folk, ce qui inspirera directement à la fois Presley et Dylan.

Kerouac, qui publie son roman en 1957, ne semble pas être conscient de vivre une seconde révolution musicale, après celle qu'est pour lui le bebop. Pourtant, il est le témoin de la confluence de deux cultures, noire et blanche, qui se mélangent – sans se l'avouer - dans l'Amérique ségréguée, pour donner aux années cinquante et soixante leur rythme et leur esprit, entre le jazz fusion de Miles Davis et la youth culture mixte d'Elvis.

Mais il perçoit malgré tout un rythme nouveau, quelque chose qui balance, justement, et qui berce ses personnages en les faisant courir et rugir sans jamais penser. Ils deviennent des rocking rolling stones. Et cette génération est tellement beat, a si profondément le beat, que dans Sur la route, on peut même danser sans musique.

Playlist pour la route:





mardi 25 décembre 2007

Noël!

Tu trouves que Radio Blog c'est sympa mais qu'on n'y trouve jamais ce qu'on veut? Tu habites dans la Creuse/à Cambridge et tu n'as pas de bon disquaire près de chez toi? Tes amis de l'underground se moquent de toi parce que tu ne sais pas prononcer "Zeuhl" correctement? Tu es tellement inculte que tu ignores ce qu'est le Zeuhl, mais tu brûles de le savoir? Tu te demandes ce qu'est devenu Robert Wyatt après le split de Soft Machine? Facebook ne te suffit plus pour procrastiner?

Va donc faire un tour là:
www.progarchives.com

Tout, tout, tout sur le prog, des biographies complètes, des descriptions des genres, des critiques de disques, et surtout, surtout, plein de bonnes choses à écouter en streaming, du krautrock, de la symphonic prog italienne, des bizarreries japonaises, la canterbury scene évidemment, et tant d'illustres inconnus qui méritent d'être découverts... C'est fou toutes les bonnes choses qui nous restent encore à écouter!

Joyeux noël psychédélique, soft et zeuhlien (si, si)!

jeudi 20 décembre 2007

J'aime vraiment pas la chanson française


C'est officiel, Carla Bruni sort avec Nicolas Sarkozy.

Casserolles


Qu'y a-t-il de pire dans un film musical que des acteurs qui chantent faux? Dans les films de Demy, les demoiselles étaient doublées par des vraies chanteuses... Pourquoi cette bonne habitude s'est-elle perdue? Ce goût pour la performance d'acteurs dans des domaines qui ne sont pas les leurs ne fait pas le plus grand bien au cinéma. Christophe Honoré l'avait déjà démontré avec Les Chansons d'Amour, où seul Grégoire Leprince-Ringuet tire son épingle du jeu. Pour le reste, ce ne sont que petites voix asthmatiques et/ou hésitantes, sans âme et sans corps. Mais c'est assez à la mode dans le type de chanson française que célèbre Honoré (Bénabar, Carla Bruni et consorts).

Dans La France, le film de Serge Bozon, c'est encore plus énervant. D'abord, c'est vraiment, vraiment faux, mal rythmé, sur des musiques pas très jolies et des paroles ineptes (de Bozon lui-même) qui surtout ne collent pas du tout à la mélodie. Oui, c'est quand même plus joli quand la musique suit l'accentuation naturelle de la langue, au lieu de la rendre incompréhensible! Et puis, les séquences chantées arrivent comme une justification (oui, ce film a quelque chose en plus, la preuve, on a mis de la musique dedans) dans une histoire qui ne parvient pas à nous émouvoir, filmée avec une distance qui se voudrait forte et qui n'est que froide et arty. Un bel échec.

J'en profite pour vous conseiller l'album de bande-dessinée de Luz "J'aime pas la chanson française", qui réunit ses chroniques musicales parues dans Charlie Hebdo. ça fait du bien à lire et à dire.

samedi 15 décembre 2007

Dylan revisited (que dire d'autre?)

En rentrant à Paris, je vois sur les kiosques à journeaux la une des Inrockuptibles: "Cate Blanchett est Bob Dylan". Quelques heures plus tard, reprenant mes habitudes cinéphiles, je vois la une de Trois Couleurs, la plaquette des cinémas MK2: "Cate Blanchett est Bob Dylan". Pas tout à fait la même photo... On se dit que de toute façon ça devait arriver, entre les brochures publicitaires qui s'efforcent de ressembler à des magazines culturels généralistes (Epok, de la Fnac, est dans la même veine), avec rubriques musique, expos et shopping de Noël, et les magazines cuculturels qui s'efforcent de vivre grâce à la pub. Alors pourquoi payer ce qu'on peut avoir gratuitement, la question se pose. Allez, je n'ai pas lu l'article des Inrocks, il est peut-être mieux...

En tout cas, l'événement, c'est le nouveau film de Todd Haynes, I'm not there. Tout sauf une biopic, puisque les personnages se multiplient pour représenter Dylan sans en parler, et que les genres se mélangent avec la maîtrise qu'on attendait. Tout est fait avec beaucoup d'intelligence, et on pardonne tous les effets un peu arty puisqu'ils sont justement méta-narratifs... Il est difficile d'en dire plus, allez voir, et réécoutez the ever elusive Dylan. En tout cas, ce n'est pas la peine de s'exciter sur le choix de Blanchett pour interpréter une facette du bonhomme: elle fait ça très bien, comme à son habitude, et si la geste est audacieuse, elle se fait vite oublier derrière un scénario cohérent. Un film sur Dylan? Non, sur le concept même de biographie et ses apories.

Feels like home


Aller acheter un disque à Gibert ou à la Fnac, ça prend cinq minutes, on entre, on paie, on sort et on est content.

Aller acheter un disque chez son disquaire préféré du coin de la rue...
D'abord, il vous acueille d'un "Tiens, salut, ça fait longtemps!"
Puis apprenant que vous vous êtes exilée, il va vouloir comparer le concert de Siouxsie à Paris avec celui que vous avez vu à Londres.
Ce ne sont pas les petits jeunes de chez Gibert qui auront vu les Banshees treize fois...
Ensuite, comme il n'y a personne, on prend le temps de faire passer les disques qu'on veut... Et si il y a du monde, on en parle. De toute façon, ici, quand on entre en disant "J'ai juste besoin de l'album blanc des Beatles, mon vinyle est usé", on en ressort avec des rééditions d'un label post-punk néozélandais (on a entre temps laissé tomber les Beatles, il y a des choses tellement mieux tout de même).
Au moment de payer (toujours un peu moins que ce qu'il y a marqué sur l'étiquette, depuis le temps qu'on se connait), viens le temps des interrogations métacritiques: comme nous sommes snobs, nous remplaçons les questions du type "Pete Doherty a-t-il lâché la seringue?" par "Patrick Eudeline a-t-il lâché la seringue?".
Avant de partir, on passe encore dix minutes à dire que Sarkozy est un méchant et à se demander ce qu'on va devenir.
Bref, ça nous aura pris une heure pour sortir de là un poil déprimée.

Pourtant, c'est mieux.

Crocodisc, 42 rue des écoles, Paris 5e.
www.crocodisc.com