
Il y a cinquante ans paraissait Sur la route, roman frénétique et autobiographique d'une errance américaine, qui deviendra la bible de la beat generation. Sal Paradise, double de Kerouac, et son ami et modèle, l'ange fou Dean Moriarty, parcourent le continent de New York à Denver et San Francisco, à la fin des années 40, « with no direction home », pourrait-on dire, et croisant sur le chemin toutes ces « rolling stones », hobos, travailleurs migrants et criminels, auxquelles ils s'identifient. Et le tempo de ce voyage est donné par la musique si présente dans le roman: le bop d'une part, que les personnages ne se lassent pas d'écouter; le hillbilly d'autre part, en tant qu'élément capital de la culture du Sud, de la pauvreté et de l'errance.
Car dans beat generation, il y a beat: le beat de la béatitude mystique, le beat de la défaite et de la fatigue (on est beat, beaten, battu), mais aussi le beat qui vient comme un claquement de doigt donner la mesure, le battement joué sur le tableau de bord d'une vieille guimbarde, le « temps » lui-même, que poursuivent les personnages dans leurs délires extatiques.
La musique beat par excellence, pour Kerouac, c'est le bop, « ce son de la nuit », entre Charlie Parker et Miles Davis. Car parmi ces jeunes intellectuels, cultivés, issus pour la plupart d'une classe moyenne éduquée, c'est le jazz que l'on écoute en 1947, et non la musique des rednecks, des petits blancs du Sud. Ils ont des disques de Dexter Gordon et de Dizzy Gillespie, vont voir George Shearing, Slim Gaillard et Duke Ellington, et écoutent le Sid Symphony Show à la radio. Lors d'une escapade au Mexique, ils font une concession à l'exotisme et se jettent dans le mambo de Pérez Prado, qui mêle des influences cubaines à un swing de « big band ». Pour eux, telle est la musique qui répond le mieux à leur propre folie, à leur excitation et à leur joie explosive.
Mais sur la route, le son du bop vient se mêler à une autre culture. Le boogie-woogie des cowboys s'y superpose, et Sal/Kerouac y est tout aussi sensible, y trouvant comme un contrepoint mélancolique à l'exubérance du jazz. Sur la route, on croise un guitariste d'Oklahoma, qui allait rejoindre un orchestre de country, mais s'est fait voler sa guitare. On rencontre des honkytonkers pathétiques et superbes, qui essayent désespérément de jouer du piano pour faire danser les filles. Sur la route, on écoute un hobo au chant déchirant de simplicité et de drame, qui parle d'amour et de départ, avec ce sentimentalisme spécifique du hillbilly. Et Sal se chante à lui-même des chansons aux paroles qui renvoient directement à celles de Woodie Guthrie, autre grande figure de l'errance: « Home in Missoula, home in Truckee, home in Opelousas, ain't no home for me ». On est là, entre 1947 et 1949, à la genèse de ce qui donnera le rock et le folk, ce qui inspirera directement à la fois Presley et Dylan.
Kerouac, qui publie son roman en 1957, ne semble pas être conscient de vivre une seconde révolution musicale, après celle qu'est pour lui le bebop. Pourtant, il est le témoin de la confluence de deux cultures, noire et blanche, qui se mélangent – sans se l'avouer - dans l'Amérique ségréguée, pour donner aux années cinquante et soixante leur rythme et leur esprit, entre le jazz fusion de Miles Davis et la youth culture mixte d'Elvis.
Mais il perçoit malgré tout un rythme nouveau, quelque chose qui balance, justement, et qui berce ses personnages en les faisant courir et rugir sans jamais penser. Ils deviennent des rocking rolling stones. Et cette génération est tellement beat, a si profondément le beat, que dans Sur la route, on peut même danser sans musique.
Playlist pour la route:
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