jeudi 27 décembre 2007

Jack Kerouac, beat à la croisée des chemins


Il y a cinquante ans paraissait Sur la route, roman frénétique et autobiographique d'une errance américaine, qui deviendra la bible de la beat generation. Sal Paradise, double de Kerouac, et son ami et modèle, l'ange fou Dean Moriarty, parcourent le continent de New York à Denver et San Francisco, à la fin des années 40, « with no direction home », pourrait-on dire, et croisant sur le chemin toutes ces « rolling stones », hobos, travailleurs migrants et criminels, auxquelles ils s'identifient. Et le tempo de ce voyage est donné par la musique si présente dans le roman: le bop d'une part, que les personnages ne se lassent pas d'écouter; le hillbilly d'autre part, en tant qu'élément capital de la culture du Sud, de la pauvreté et de l'errance.

Car dans beat generation, il y a beat: le beat de la béatitude mystique, le beat de la défaite et de la fatigue (on est beat, beaten, battu), mais aussi le beat qui vient comme un claquement de doigt donner la mesure, le battement joué sur le tableau de bord d'une vieille guimbarde, le « temps » lui-même, que poursuivent les personnages dans leurs délires extatiques.

La musique beat par excellence, pour Kerouac, c'est le bop, « ce son de la nuit », entre Charlie Parker et Miles Davis. Car parmi ces jeunes intellectuels, cultivés, issus pour la plupart d'une classe moyenne éduquée, c'est le jazz que l'on écoute en 1947, et non la musique des rednecks, des petits blancs du Sud. Ils ont des disques de Dexter Gordon et de Dizzy Gillespie, vont voir George Shearing, Slim Gaillard et Duke Ellington, et écoutent le Sid Symphony Show à la radio. Lors d'une escapade au Mexique, ils font une concession à l'exotisme et se jettent dans le mambo de Pérez Prado, qui mêle des influences cubaines à un swing de « big band ». Pour eux, telle est la musique qui répond le mieux à leur propre folie, à leur excitation et à leur joie explosive.

Mais sur la route, le son du bop vient se mêler à une autre culture. Le boogie-woogie des cowboys s'y superpose, et Sal/Kerouac y est tout aussi sensible, y trouvant comme un contrepoint mélancolique à l'exubérance du jazz. Sur la route, on croise un guitariste d'Oklahoma, qui allait rejoindre un orchestre de country, mais s'est fait voler sa guitare. On rencontre des honkytonkers pathétiques et superbes, qui essayent désespérément de jouer du piano pour faire danser les filles. Sur la route, on écoute un hobo au chant déchirant de simplicité et de drame, qui parle d'amour et de départ, avec ce sentimentalisme spécifique du hillbilly. Et Sal se chante à lui-même des chansons aux paroles qui renvoient directement à celles de Woodie Guthrie, autre grande figure de l'errance: « Home in Missoula, home in Truckee, home in Opelousas, ain't no home for me ». On est là, entre 1947 et 1949, à la genèse de ce qui donnera le rock et le folk, ce qui inspirera directement à la fois Presley et Dylan.

Kerouac, qui publie son roman en 1957, ne semble pas être conscient de vivre une seconde révolution musicale, après celle qu'est pour lui le bebop. Pourtant, il est le témoin de la confluence de deux cultures, noire et blanche, qui se mélangent – sans se l'avouer - dans l'Amérique ségréguée, pour donner aux années cinquante et soixante leur rythme et leur esprit, entre le jazz fusion de Miles Davis et la youth culture mixte d'Elvis.

Mais il perçoit malgré tout un rythme nouveau, quelque chose qui balance, justement, et qui berce ses personnages en les faisant courir et rugir sans jamais penser. Ils deviennent des rocking rolling stones. Et cette génération est tellement beat, a si profondément le beat, que dans Sur la route, on peut même danser sans musique.

Playlist pour la route:





mardi 25 décembre 2007

Noël!

Tu trouves que Radio Blog c'est sympa mais qu'on n'y trouve jamais ce qu'on veut? Tu habites dans la Creuse/à Cambridge et tu n'as pas de bon disquaire près de chez toi? Tes amis de l'underground se moquent de toi parce que tu ne sais pas prononcer "Zeuhl" correctement? Tu es tellement inculte que tu ignores ce qu'est le Zeuhl, mais tu brûles de le savoir? Tu te demandes ce qu'est devenu Robert Wyatt après le split de Soft Machine? Facebook ne te suffit plus pour procrastiner?

Va donc faire un tour là:
www.progarchives.com

Tout, tout, tout sur le prog, des biographies complètes, des descriptions des genres, des critiques de disques, et surtout, surtout, plein de bonnes choses à écouter en streaming, du krautrock, de la symphonic prog italienne, des bizarreries japonaises, la canterbury scene évidemment, et tant d'illustres inconnus qui méritent d'être découverts... C'est fou toutes les bonnes choses qui nous restent encore à écouter!

Joyeux noël psychédélique, soft et zeuhlien (si, si)!

jeudi 20 décembre 2007

J'aime vraiment pas la chanson française


C'est officiel, Carla Bruni sort avec Nicolas Sarkozy.

Casserolles


Qu'y a-t-il de pire dans un film musical que des acteurs qui chantent faux? Dans les films de Demy, les demoiselles étaient doublées par des vraies chanteuses... Pourquoi cette bonne habitude s'est-elle perdue? Ce goût pour la performance d'acteurs dans des domaines qui ne sont pas les leurs ne fait pas le plus grand bien au cinéma. Christophe Honoré l'avait déjà démontré avec Les Chansons d'Amour, où seul Grégoire Leprince-Ringuet tire son épingle du jeu. Pour le reste, ce ne sont que petites voix asthmatiques et/ou hésitantes, sans âme et sans corps. Mais c'est assez à la mode dans le type de chanson française que célèbre Honoré (Bénabar, Carla Bruni et consorts).

Dans La France, le film de Serge Bozon, c'est encore plus énervant. D'abord, c'est vraiment, vraiment faux, mal rythmé, sur des musiques pas très jolies et des paroles ineptes (de Bozon lui-même) qui surtout ne collent pas du tout à la mélodie. Oui, c'est quand même plus joli quand la musique suit l'accentuation naturelle de la langue, au lieu de la rendre incompréhensible! Et puis, les séquences chantées arrivent comme une justification (oui, ce film a quelque chose en plus, la preuve, on a mis de la musique dedans) dans une histoire qui ne parvient pas à nous émouvoir, filmée avec une distance qui se voudrait forte et qui n'est que froide et arty. Un bel échec.

J'en profite pour vous conseiller l'album de bande-dessinée de Luz "J'aime pas la chanson française", qui réunit ses chroniques musicales parues dans Charlie Hebdo. ça fait du bien à lire et à dire.

samedi 15 décembre 2007

Dylan revisited (que dire d'autre?)

En rentrant à Paris, je vois sur les kiosques à journeaux la une des Inrockuptibles: "Cate Blanchett est Bob Dylan". Quelques heures plus tard, reprenant mes habitudes cinéphiles, je vois la une de Trois Couleurs, la plaquette des cinémas MK2: "Cate Blanchett est Bob Dylan". Pas tout à fait la même photo... On se dit que de toute façon ça devait arriver, entre les brochures publicitaires qui s'efforcent de ressembler à des magazines culturels généralistes (Epok, de la Fnac, est dans la même veine), avec rubriques musique, expos et shopping de Noël, et les magazines cuculturels qui s'efforcent de vivre grâce à la pub. Alors pourquoi payer ce qu'on peut avoir gratuitement, la question se pose. Allez, je n'ai pas lu l'article des Inrocks, il est peut-être mieux...

En tout cas, l'événement, c'est le nouveau film de Todd Haynes, I'm not there. Tout sauf une biopic, puisque les personnages se multiplient pour représenter Dylan sans en parler, et que les genres se mélangent avec la maîtrise qu'on attendait. Tout est fait avec beaucoup d'intelligence, et on pardonne tous les effets un peu arty puisqu'ils sont justement méta-narratifs... Il est difficile d'en dire plus, allez voir, et réécoutez the ever elusive Dylan. En tout cas, ce n'est pas la peine de s'exciter sur le choix de Blanchett pour interpréter une facette du bonhomme: elle fait ça très bien, comme à son habitude, et si la geste est audacieuse, elle se fait vite oublier derrière un scénario cohérent. Un film sur Dylan? Non, sur le concept même de biographie et ses apories.

Feels like home


Aller acheter un disque à Gibert ou à la Fnac, ça prend cinq minutes, on entre, on paie, on sort et on est content.

Aller acheter un disque chez son disquaire préféré du coin de la rue...
D'abord, il vous acueille d'un "Tiens, salut, ça fait longtemps!"
Puis apprenant que vous vous êtes exilée, il va vouloir comparer le concert de Siouxsie à Paris avec celui que vous avez vu à Londres.
Ce ne sont pas les petits jeunes de chez Gibert qui auront vu les Banshees treize fois...
Ensuite, comme il n'y a personne, on prend le temps de faire passer les disques qu'on veut... Et si il y a du monde, on en parle. De toute façon, ici, quand on entre en disant "J'ai juste besoin de l'album blanc des Beatles, mon vinyle est usé", on en ressort avec des rééditions d'un label post-punk néozélandais (on a entre temps laissé tomber les Beatles, il y a des choses tellement mieux tout de même).
Au moment de payer (toujours un peu moins que ce qu'il y a marqué sur l'étiquette, depuis le temps qu'on se connait), viens le temps des interrogations métacritiques: comme nous sommes snobs, nous remplaçons les questions du type "Pete Doherty a-t-il lâché la seringue?" par "Patrick Eudeline a-t-il lâché la seringue?".
Avant de partir, on passe encore dix minutes à dire que Sarkozy est un méchant et à se demander ce qu'on va devenir.
Bref, ça nous aura pris une heure pour sortir de là un poil déprimée.

Pourtant, c'est mieux.

Crocodisc, 42 rue des écoles, Paris 5e.
www.crocodisc.com

vendredi 30 novembre 2007

Good beer, good cheer

The Portland Arms est un pub anglais typique qui sent la bière et les frites, et où le parterre est tout collant à cause des boissons renversées. Au fond, juste à côté des Gents, on trouve une minuscule salle de concert, à l'accoustique pas si mal bien qu'artisanale, contenance maximale si l'on respectait les règles de sécurité: disons, une cinquantaine de personnes. Et pourtant, ils arrivent à faire venir des grands groupes ici.

Asobi Seksu veut dire sexe étrange en japonais, ou quelque chose du genre. C'est aussi un groupe de musique un peu étrange, mais fort bon. Un tout petit bout de femme, japonaise donc, chante d'une voix limpide et franche des mélodies précises, soutenue par de bons rockers américains. L'atmosphère qui s'en dégage est celle d'un heureux mélange, non exactement des genres, mais des supports et des lignes mélodiques et rythmiques. Les chansons sont bien construites et surtout la recherche mélodique dont le groupe fait preuve est assez rare en rock ces temps-ci. Il y a là à la fois de quoi danser et de quoi écouter dans sa baignoire, sans contradiction; j'applaudis.

Asobi Seksu

En première partie, Scanners, que j'avais entrevus aux Eurockéennes de Belfort l'été dernier. Le look de la guitariste rappelle celui des Plasticines, frange sous les yeux et air apathique; mais cette fois j'ai réussi à dépasser cette mauvaise impression. Certes, ils n'ont rien de fondamentalement exceptionnel, mais ce sont là des artisans du rock qui font bien leur travail, tout simplement. Le résultat est agréable à écouter et dansant comme il faut; ne cédons donc pas à la bof-attitude qui prévaut sur la face de la jeune fille à la guitare.

Scanners

mardi 27 novembre 2007

Quartier Latin


Le dernier film de Wes Anderson, Darjeeling Limited, voudrait, au moins musicalement, marcher sur les pas de Tarantino. Ce n'est pas encore tout à fait ça, évidemment (par exemple, Tarantino n'aurait pas mis simplement "Aux champs Élysées" de Joe Dassin au générique de fin, il en aurait dégoté une version japonaise et fait faire un remix électro par un de ses potes), mais on y trouve une chanson fort amusante de Peter Sarstedt, dont les paroles m'ont rappelé ma ville, snif, snif. Un sommet de kitsch franglais par un beau à moustache.

Where do you go to my lovely

You talk like Marlene Dietrich
And you dance like Zizi Jeanmaire
Your clothes are all made by Balmain
And there's diamonds and pearls in your hair

You live in a fancy appartement
Of the Boulevard of St. Michel
Where you keep your Rolling Stones records
And a friend of Sacha Distel

But where do you go to my lovely
When you're alone in your bed
Tell me the thoughts that surround you
I want to look inside your head

I've seen all your qualifications
You got from the Sorbonne
And the painting you stole from Picasso
Your loveliness goes on and on, yes it does...

A écouter là:



La nostalgie d'expatriée peut vous faire aimer n'importe quoi.

vendredi 23 novembre 2007

Notes sur le rapport Olivennes

Denis Olivennes, qui dirigeait la mission sur la lutte contre le téléchargement illicite, vient de rendre son rapport au Président de la République. Le texte est disponible notamment sur Le Monde.fr. Je voudrais faire quelques remarques, dans la limite de mes compétences.

1) Denis Olivennes est le PDG de la Fnac. Autrement dit, c'est un disquaire. Je trouve curieux qu'un rapport soit confié à quelqu'un d'aussi directement concerné par le problème posé, donc a priori susceptible d'être orienté par ses propres intérêts. A ma connaissance, celà n'est pas de tradition dans l'histoire parlementaire française. Ce n'est même plus du lobbying, puisqu'on donne directement et surtout officiellement aux industriels la liberté d'établir la défense de leurs industries.

2) Dans son introduction, le rapport pointe la nocivité du téléchargement illégal: "cette consommation illégale est aujourd'hui une source de destruction de valeur; en affaiblissant la rémunération des créateurs, le financement de la production et l'efficacité économique de la distribution, elle compromet la diversité des oeuvres et constitue une menace pour la création, donc pour l'identité de la France et de l'Europe".
La créativité d'un pays est évidemment difficile à mesurer, et le document se garde d'ailleurs bien de donner des chiffres sur ce point. Mais il me paraît évident que la créativité est au contraire dopée par internet (indépendemment des questions de téléchargement), et que la quantité de "contenus" disponibles est en augmentation constante, notamment grâce au streaming; la qualité n'est certes pas toujours au rendez-vous, mais les internautes font eux-mêmes le tri. La diversité des oeuvres n'est donc, à mon sens, aucunement menacée, elle est même encouragée puisqu'internet permet de rendre audible des artistes non signés par des grands labels, que l'on pourrait éventuellement accuser de contribuer de leur côté à une uniformisation des styles et des goûts. Quant à la rémunération des créateurs, elle est certes amoindrie si l'on regarde les ventes de disques, mais les jeunes artistes, je crois, en prenne acte et se concentrent vers d'autres sources de revenus, comme les concerts (on peut d'ailleurs remarquer que la rémunération des artistes se produisant en festival a radicalement augmenté ces dernières années).
L'identité de la France et de l'Europe? Moi je trouve plutôt rassurant que ce ne soit plus Vivendi Universal qui la représente exclusivement.

3) Le paragraphe 1.1.3 souligne que "le piratage a des effets économiques négatifs". Les preuves fournies en sont principalement la baisse des ventes de disques, non compensée par l'augmentation encore très faible des achats légaux sur internet. Par là, on voudrait prouver que, globalement, moins d'argent est affecté à la consommation de biens culturels. Or, pour prouver que l'effet économique global est négatif, il faudrait prendre en compte non seulement les résultats des disquaires, mais aussi ceux des salles de concert, des opérateurs de téléphonie qui diffusent des concerts par téléphone portable (voire les accords passer entre La Cigale et SFR), des organisateurs de festivals... Il est assez probable que, même en prenant tout cela en considération, on aboutisse tout de même au constat que l'on consomme globalement moins pour la musique. Mais il est regrettable que justement on ne nous fournisse pas ces chiffres et qu'on se concentre sur les difficultés particulières d'une branche de ce vaste secteur, branche dont la Fnac fait d'ailleurs partie. CQFD.

4) Il est étrange qu'il ne soit quasiment pas question ici de la propriété intellectuelle. C'est cependant le seul argument dont on dispose pour dire que le téléchargement est illégal. Le fait qu'il pénalise les disquaires n'en fait pas en soi un acte illégal; or c'est la seule chose dont on nous parle. Mais le rôle de l'Etat n'est pas de défendre une industrie ou un commerce dépassé (il est par contre de protéger les salariés de ces branches contre les difficultés de la reconversion). Que l'électricité ait fait baisser la vente de charbon ne rend pas l'électricité illégale, au contraire, que les industries les plus performantes chassent les autres, c'est le fondement du système économique dans lequel nous vivons. C'est donc uniquement la défense de la propriété intellectuelle qui aurait dû sous-tendre le rapport; or ce n'est pas le cas. L'une des recommandations, la baisse de la TVA sur les prix du disque, vise directement la défense des vendeurs de disques (donc la Fnac...) On ne se plaindra pas d'une telle baisse, simplement elle n'a pas grand chose à faire avec la lutte contre le téléchargement.

5) Je laisse les autorités compétentes se prononcer sur la faisabilité des recommandations, et sur leur constitutionnalité (il me tarde notamment d'entendre l'avis de la CNIL). Ce que j'en entends pour l'instant laisse à penser que les avancées sont minces. Il faut saluer l'idée d'interdire les DRM. Je m'interroge sur "l'institution d'une taxe alimentant des fonds de financement de la création et de la diversité musicales", portant sur les abonnements internet. Cela me rappelle la taxe sur les CD vierges, versée à la SACEM. Ainsi, on paie les ayant-droit, mais c'est quand même interdit de télécharger (ou de graver de la musique); autrement dit, on les paie pour rien. J'ai parfois l'impression qu'on prend les Français pour des cons, mais après tout, pourquoi pas, ils votent comme des cons de toute façon.

6) Où sont toutes les idées intéressantes qui ont émergé ces dernières années? La license globale continue d'être préconisée par de nombreux acteurs et spécialistes. Elle me paraît toujours la solution la plus satisfaisante et la plus efficace pour tout le monde. A la place, on nous propose simplement d'augmenter l'offre légale; certes il y a des progrès à faire dans ce domaine par rapport à d'autres pays, mais c'est s'attaquer au problème de biais, essayer de lutter contre quelque chose de formidable, la culture gratuite pour tous, par quelque chose de moins formidable, la culture payante mais un peu moins chère qu'avant. Evidemment, dans les pays où l'offre légale est plus importante, le téléchargement illégal est légèrement moindre, mais cela n'annule pas du tout le piratage, qui est malgré tout florissant. Alors si l'on veut défendre la propriété intellectuelle, cela impose de changer les cadres de rémunération des ayant-droits et de repenser la répartition des recettes, ce à quoi tend la licence globale.

7) La "démocratisation de la culture" est à la mode en ce moment, avec la promesse de rendre les musées français gratuits pour tous. C'est super, les musées gratuits. Mais on sait que ça ne va pas du tout démocratiser la culture puisque, d'après les études menées dans d'autres pays (Angleterre notamment) la gratuité n'a en rien changé la population fréquentant les musées, qui reste très majoritairement issue des classes supérieures (celles qui pourraient payer de toute façon, donc). A l'inverse, la musique est le loisir le plus populaire, c'est-à-dire le plus universellement partagé; pourquoi ne pourrait-elle pas alors devenir la cible privilégiée des politiques de démocratisation culturelle? Au lieu de (ou en plus de, rêvons un peu) subventionner massivement les musées pour leur permettre de devenir gratuits, l'Etat pourrait subventionner massivement les artistes pour leur permettre de créer sans vendre de disques, puisque toute la musique serait officiellement gratuite... Quel manque cruel d'utopie en ce moment!

J'attends avec impatience le discours de Sarkozy sur le sujet, et je repense au festival de l'île de Wight en 1970, qui s'était terminé aux cris de "Musique gratuite pour tous! Hendriiiiiiix!"

jeudi 22 novembre 2007

Fils et filles de bonne famille


Je m'énerverai une autre fois sur les salles de concert coincées dans des centres commerciaux, car le spectacle valait vraiment, vraiment le coup. Les écossais Sons and Daughters se produisaient le 21 novembre à Islington, et nous régalaient d'un son de niveau équivalent aux meilleurs groupes actuels. La chanteuse, qui ne sait pas danser, peut énerver un peu au début, car sa voix a tendance à rappeler les plus commerciales des vocalises, mais elle est néanmoins puissante et juste et porte certaines chansons à faire danser les morts. Son côté gothique kitch et ses ondulations maladroites m'ont fortement rappelé la Siouxsie. Et le guitariste se défend aussi au chant, auquel il ajoute le charme de sa coupe de cheveux rappelant tellement James Dean (ça ne se voit pas bien sur cette photo...). Mais l'essentiel n'est pas là. Les fils et filles de Glasgow ont intégré le meilleur de l'histoire récente de la musique, du punk à la pop, du folk à la new wave, et en tirent un son exceptionnel de richesse et de sorcellerie évocatoire. On en a dansé à oublier qu'on était en Angleterre. Sur album, ils peuvent aussi être d'une douceur rock incroyable de recherche. Une découverte à ne surtout pas rater. Sur leur myspace, écouter avant tout le magnifique "Rama Lama".

Sons and Daughters

En première partie, Foxface, et leurs gentils masques de renard, qui font de l'indie gentil, ont été malheureusement desservis par des balances mal faites; il y avait pourtant là beaucoup de bonnes choses. Puis le Victorian English Gentlemen Club, intéressants mais trop répétitifs, dont la batteuse a tendance à s'essouffler à force de faire les "whooo" en même temps; mais c'est un groupe prometteur.

Foxface

The Victorian English Gentlemen Club

En tout cas, la scène de Glasgow se défend au moins aussi bien que Manchester, en ce moment.

dimanche 18 novembre 2007

Frustration

Je n'avais pas pris mon billet assez en avance, alors je n'ai pas eu de place dans la fosse, et j'ai été obligée de regarder le spectacle du balcon, assise sur mon siège, sans avoir le droit de me lever pour mieux voir ou manifester ma joie intense à ce concert du Black Rebel Motorcycle Club, le 15 novembre à Londres.

Le BRMC a choisi deux invités pour ouvrir la soirée: d'abord, Sarabeth Tucek, une voix et une guitare. Une parfaite inconnue? Non, je mets quelques temps à la reconnaître, mais c'est la chanteuse du mini-album "We are the radio" du Brian Jonestown Massacre. Ses jolies ballades semblent moins construites quand elle n'est pas soutenue par le groupe d'Anton Newcombe; mais il reste une voix aérienne et un folk bien écrit qui valent définitivement le détour.

Sarabeth Tucek

Ensuite, Nine Black Alps et leur rock franc du collier. Un groupe comme on en entend des centaines: gentiment énervé, doucement violent, écoutable à la récré et pas original. Fatiguant, ces petits jeunes doués mais pas très inventifs, qui ne font que surfer sur la vague.

Nine Black Alps

Venons-en à BRMC. Ils sont là pour soutenir leur quatrième album, et se défendent plutôt bien. La voix trop haineuse de certaines chansons des enregistrements est ici simplement et violemment désespérée. Une mélancolie essentielle qui colle bien avec les poses parfois dylanesques du groupe: ainsi le chanteur, seul sur scène, avec sa guitare et son harmonica... La référence est appuyée mais l'hommage des plus naturels. Ensemble, leur goût de la répétition incantatoire et des rythmes faussement lents créent une atmosphère de communion et une violence sourde à l'opposé de l'hystérie à la mode, un sens du non-dit qui suggère la douleur sans la crier. Le Black Rebel Motorcycle Club a définitivement dépassé son statut de second couteau dans la petite famille du folk-rock américain, et a trouvé sa voix propre. De quoi trépigner sur sa chaise...

mardi 13 novembre 2007

Hillbilly, c'est mon choix


Le hillbilly, une musique pour cow-boys, rednecks et chemises à carreaux, une musique de droite, une musique tout juste bonne à servir de fond sonore à un épisode de La petite maison dans la prairie?

En 1955, l'année de "That's all right mama", un morceau de hillbilly boogie faisait exploser les ventes. "Tennessee" Ernie Ford, petite gloire de la télévision californienne, reprenait une chanson de Merle Travis, un hymne des mineurs, des "pauvres blancs", qui devint sa signature. Voix de stentor, accompagnement de clarinette (pas le moins jazz des instruments) et rythme précis, c'est "Sixteen tons". Un tube qui devrait finir par se retrouver dans un film de Tarantino.



Alors, ami, rappelle-toi que Johnny Cash était un poteau à Dylan, qui lui-même avait tenu à rencontrer Woody Guthrie. Le rock, contrairement à ce qu'on a voulu nous faire croire en 2005, n'est pas né en 1955. Elvis, c'est juste de la country mélangé à du blues.

jeudi 8 novembre 2007

Un clip de 130 minutes?

En réalité, ce n'est pas vendu comme un clip: c'est ce qu'on appelle du cinéma expérimental. Matthew Barney, compagnon de Björk, met en scène son couple (sur une musique de Madame) dans Drawing Restraint 9, étrange objet à la fois surréaliste, kitsch, un peu gore, et terriblement art moderne. Cela se passe sur un baleinier japonais, le ciel est bleu et le navire est blanc... Deux étranges personnages montent à bord, destinés à s'aimer et à se déchirer (au sens propre, c'est la partie gore). Pendant plus de deux heures, Barney utilise le même procédé de montage, des séquences séparés dont les plans respectifs sont mélangés sans jamais créer de rapprochement explicite. On se doute qu'il y a plein d'éléments symboliques là-dedans, mais le commun des mortels passe à côté et ne se console guère avec des images trop léchées, qui sans doute révèlent la réflexion de l'auteur sur un cinéma mainstream qu'il veut refléter pour mieux s'en éloigner, mais qui ont aussi le don de fatiguer un peu. Le film reste extrêmement intéressant, dans sa tentative justement de demeurer elliptique dans son axe paradigmatique, tout en voulant coller à une syntaxe déjà vue, connue et critiquée (montage eisensteinien détourné et image à la clarté poussée à l'extrême). La musique de Björk, toute en lenteur jamais lascive, toujours répétitive, en est l'exact accompagnement. A ne surtout pas écouter sans le film, donc: ça vous ferait vraiment détester la petite Islandaise.

Une autre de ses collaborations à l'art contemporain m'a d'ailleurs beaucoup marquée: une série de diapos de Nan Goldin, Heart Beat. Le chant de Björk, longue messe déchirante, lie les photos entre elles et fait ressortir la beauté, et l'amour, au-delà de l'érotisme parfois cru des images. La tendresse et le sacré, c'est ça qu'il manque trop souvent à la pornographie!

En conclusion, Björk, c'est mieux avec les images... Parce que le son tout seul, parfois, on s'y perd un peu.

samedi 3 novembre 2007

BBC Introducing... de la bonne musique


Les BBC Electric Proms avaient une sélection "BBC Introducing..." qui comme son nom l'indique permettait à de jeunes groupes de bénéficier d'un bon tremplin en les faisant jouer juste avant des têtes d'affiche. Les heureux élus sont ensuite partis en tournée dans le Royaume-Uni, et je suis allée les voir à Cambridge: concert gratuit @ The Junction!

J'ai d'abord le plaisir de revoir Radio Luxembourg, et d'entendre par la même occasion de nouvelles chansons (dont l'une en gallois, et c'est une langue très rauque'n'roll finalement). Même enthousiasme que la dernière fois (voir l'article Electric Proms (1): Quatre garçons dans le vent).

Ensuite, Sam Isaac, chanteur-auteur-compositeur-guitariste soutenu par un groupe disparate (violoncelle notamment). Du folk-rock un peu niais à vrai dire, sentimental mou et vraiment pas original. Bref, un peu d'ennui.

Sam Isaac

Les New Cassettes sont plus convaincants. Un air assez mainstream, qui rappelle parfois les Killers ou U2 (?!) d'un peu trop près, mais une basse très new wave assombrit joliment tout ça. La qualité des chansons est inégale, mais c'est un groupe à suivre.

New Cassettes


La soirée se conclut par une très intéressante découverte. Du rap dansant et drôle pour parler de sujets trop tabous dans le Royaume-Uni d'aujourd'hui: être musulman, penser le terrorisme, dénoncer Big Brother... ça n'a l'air de rien, mais ce n'est pas si facile dans une Angleterre pas encore sortie du blairisme, ni d'Irak. Le chanteur, Riz MC, s'est d'abord fait connaître comme acteur (sous le nom de Rizwan Ahmed) en jouant un terroriste dans le film de Michael Winterbottom The Road to Guantanamo. Il a plus tard été arrêté à l'aéroport de Luton, soupçonné d'être vraiment un terroriste, avant d'être relâché avec les excuses des autorités (et après pas mal d'entorses au habeas corpus, si on l'en croit). Il joue également dans une série télévisée diffusée en ce moment par Channel 4, Britz, qui sonde l'esprit d'un frère et d'une soeur anglais et musulmans... Bref, Riz MC est quelqu'un qui vit son sujet de l'intérieur, et quand il chante ce fort sympathique "Post 9/11 blues", on sent qu'il sait de quoi il parle. Point ici de musique "engagée" du genre la-guerre-c'est-mal (énervant, même si, oui, la guerre c'est mal), mais une pincée de poil à gratter très vertueuse, à défaut d'être franchement révolutionnaire.

Riz MC

Et le concert se termine dans la joie et la bonne humeur avec tous les musiciens de la tournée venant sur scène jouer ensemble (jouer, pas que de la musique, hein, c'est qu'on s'amuse comme des petits fous dans les minibus visiblement...)

mardi 30 octobre 2007

"Beyond counter-culture"?


A la boutique de la Tate Britain, j'ai trouvé une petite revue arty et soignée baptisée Nude, au look très pop art et avec une rubrique musique a priori intéressante. Son slogan: "Beyond counter-culture". Qu'y a-t-il au-delà de la contre-culture? Eh bien, le snobisme.

En musique donc, on nous parle, dans ce numéro, de Gogol Bordello ("pour une fois, on peut faire confiance à la tendance"; évidemment, d'habitude, nous autres nous plaçons au-dessus des goûts du peuple), de Sonic Youth, d'Asobi Seksu. Rien que de sympathique, mais rien de vraiment underground non plus. Le tout est plus que joliment présenté: papier glacé et format étudié, impression de qualité, et des articles sur les beaux-arts qui forcément vous suggèrent dans quoi investir... Par exemple ce portrait d'Elizabeth II avec des svastikas à la place des yeux: tellement subversif, n'est-ce pas, et puis, interdit pendant longtemps, ça crée de la valeur ajoutée ça... Parfois la débilité de nos élites me bouleverse. Et la fin de la revue est consacrée au shopping: des bijoux méga-hype (comme ce pistolet-laser en pendentif, un must-have de la saison), des chaussures qui ressemblent à des converses mais rien à voir, il y a écrit Voodoo Boots sous la semelle, c'est quand même une autre classe, et des T-Shirts qui montrent que vous êtes branché de la mort qui tue.

Il y a de quoi déprimer passablement, dénoncer cette ère du vide et espérer un nouveau Céline (non, pas Houellebecq.) La musique que j'aime m'a été piquée par de vilains commerciaux cocaïnés à lunettes griffées! Mais sortons de la Tate, éloignons-nous des bobos insupportables de pédanterie, et promenons-nous dans Londres, où, c'est certain, dans les sous-sols, quelque chose est en train de se passer...

A Paris, Nude est vendue à Beaubourg et chez Colette. Mais je suis sûre que le Palais de Tokyo est sur le coup...

Nudemagazine.co.uk


Poster de Jamie Reid vendu sur le site, et visiblement inspiré d'une pochette d'album des Sex Pistols. Anarchy in the UK? My foot! Au moins, les Sex Pistols, même s'ils étaient un peu nuls, ils ne se prenaient pas au sérieux, eux. Et si dépasser la contre-culture, c'est juste resucer la contre-culture d'il y a trente ans, on n'est pas près d'avancer. Ça marche pas comme ça, la dialectique...

jeudi 25 octobre 2007

Electric Proms (3): PUNK IS NOT DEAD



Nous voici arrivés à ce qui est annoncé comme le clou de la soirée: Siouxsie. Oui, la dame est revenue (revenante, ça lui va si bien). En latex noir à paillettes, comme autrefois, cheveux de jais et oeil charbonneux... Toute une époque.

Je n'ai jamais baigné dans l'univers goth et connais mal la diva; je ne saurais pas dire si, entre temps, elle est devenue plus commerciale ou plus radicale, se renouvelle ou se répète. Mais étonamment, j'ai trouvé un plaisir certain à écouter cette musique qui se veut tribale, lourde et envoûtante, et qui sonne comme de la new wave en kitsch. Oui, ça donne envie de danser nue au clair de lune en hommage à Satan, tout ça... Ah, avoir quinze ans et lire Nietzsche sans comprendre, mais répéter "Dieu est mort" et "Ce qui ne me tue pas me rend plus fort"; avoir envie de tout détruire et de se détruire et de le dire; fermer les yeux pendant un concert...

Et le public se réveilla, des femmes la quarantaine assumée et les cheveux toujours aussi rouges, des trentenaires en long manteaux de cuir noir, des gamins à la mèche travaillée et aux jeans trop moulants... Ce soir, j'ai compris une chose, l'adolescence est inter-générationnelle.

Electric Proms (2): On est énervés


Suite de la John Peel Night: ils sont énervés, ils sont énervés... Bon, ça va grognasse, on a compris, pas besoin de hurler comme ça!

Agaskodo Teliverek

Allez, soyons gentils, ce n'est pas ce qui se fait de pire dans le genre post punk screamy hongrois mâtiné de rock japonais. Je maintiens que ce serait mieux sans la chanteuse, mais pour s'exciter en festival, ça a son efficacité.

Pour les amateurs de groupes de rock avec chanteuse japonaise, je conseille plutôt Deerhoof. Leur côté rigolo les pénalise un peu, puisqu'il faut quelques écoutes pour se rendre compte qu'au-delà de ça, c'est pas mal.

Deerhoof

Electric Proms (1): Quatre garçons dans le vent


C'est sûr, j'ai une sympathie inexplicable pour les gens dont le nom est Luxembourg et dont le prénom commence par R. Radio Luxembourg n'échappe pas à la règle. Ces quatre là nous ont régalés, à la John Peel Night, de leur pop rock lumineux et gai. Il y a quelque chose des Shins chez eux, l'accent gallois en plus; et leur univers coloré et gentiment régressif vous met tout de suite de bonne humeur. Le chanteur a une jolie voix quand il monte dans les aigus (mais pas de vocalises, c'est plus à la Michael Jackson qu'à la Matthew Bellamy!), charmant avec les autres qui font les choeurs derrière. Une très jolie découverte, et une très jolie pochette pour leur mini-album (le titre est en Gallois, mais pas d'inquiétude, ils chantent en Anglais). La soirée commençait bien.

Radio Luxembourg

Stiff upper-lip

Le public anglais ne danse pas. Il n'agite quasiment jamais les mains. Il ne pogote jamais (il ne sait d'ailleurs pas ce que c'est). Le crowd-surfing et le slamming sont bannis des salles de concert. Quand il est content, le public anglais bat discrètement la mesure avec son pied. Dans les moments d'extase, il bouge la tête aussi. Il applaudit avec enthousiasme (car les Anglais sont très polis). Mais la petite Française qui s'agite se fait forcément repérer (et pas seulement parce qu'après une bière elle chancèle). Désolée, c'est culturel.

C'était la John Peel Night aux BBC Electric Proms, Camden, London.

dimanche 21 octobre 2007

Wagner (yo)

Puisque le rock est devenu le produit musical le plus à la mode qui soit, et le plus commercial (ce qui ne veut pas dire qu'on n'y trouve plus de bonnes choses, mais il y a aussi les Plasticines et ça, ça fait mal quand même), si on veut un peu de subversion, d'humour et d'intelligence, c'est plutôt du côté du hip-hop qu'il faut regarder. Il y a cinquante ans le rock était une musique de jeunes, donc en avance sur son temps (c'est-à-dire sur le temps des classes d'âge dominantes), aujourd'hui les classes d'âge dominantes, celles qui lisent ou écrivent dans Télérama et dans Libération, sont celles qui écoutaient les Sex Pistols et les Beatles à vingt ans et qui continuent à écouter leurs descendants (souvent meilleurs, quand même) aujourd'hui, mais qui du coup font du rock une musique institutionnelle. Certes il y a des jeunes qui écoutent du rock, mais le "revival" qu'on nous vante est dans son ensemble quand même horriblement pubeux et artificiel, avec cette mode des jeans serrés en bas et des chemises chères, plus rien à voir avec les rebelles à la James Dean mes pauvres enfants.

On me dira, la culture hip-hop est elle aussi fondamentalement commerciale. Certes, mais la déification de l'argent présentée dans le rap, par exemple, m'apparaît moins comme une soumission aux valeurs dominantes, que comme leur renversement: on pousse la logique à l'extrême pour montrer son absurdité, dans un procédé rhétorique hyper classique. Je ne suis pas convaincue qu'il faille, comme le fait I am sur son dernier album, taxer tout cela de "rap de droite" (très bonne chanson au demeurant). Ce qui est éventuellement dangereux ce sont les interprétations trop premier degré de certaines chansons (et c'est sûr que les ados qui écoutent ça sont portés sur le premier degré, d'où le risque); mais personnellement une chanson comme "Candy shop" de 50cent me fait beaucoup rire malgré son machisme revendiqué. Ca rappelle un peu "Les sucettes" de Gainsbourg...

Bref, penchons-nous sur cette chanson de McFrontalot:

McFrontalot - Rhyme of the Niebelung

La culture populaire rencontre la culture bourgeoise, se sent exclue, puis la pénètre en dépassant sa dimension sociale, l'adapte à sa propre grille de lecture, et enfin la renvoie à son pédantisme par un brillant essai musical... Bourdieu n'y croirait pas (avec lui, on s'arrêtera à: l'ouvrier ne va pas à l'opéra de toute façon, il n'ose pas), mais bon, chacun sait qu'il a mal compris Kant et que oui, malgré tout, le jugement esthétique est universel et sans concept, même si les riches prétendent qu'il n'aiment pas Johnny Hallyday et que les pauvres prétendent qu'ils n'aiment pas Mozart. Bref, le beau nous fédère, tous les hommes sont frères (check la rime) et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Yo.

samedi 13 octobre 2007

Psychokiller? Qu'est-ce que c'est?


J'ai vu tout à l'heure ce film de Jonathan Demme montrant un concert des Talking Heads, Stop Making Sense. Ce n'est pas à proprement parler un concert filmé, puisque le show a été préparé pour le film et non l'inverse; un vrai travail de cinéma donc, où l'on se permet même de refaire des prises le lendemain, un comble pour rendre une performance! Car la mise en scène de Demme vise bien non un concert en tant qu'événement se produisant entre un groupe et son public à un moment donné, mais la performance chorégraphiée et très préparée de ce groupe. Le public est donc quasiment invisible. Il faut par ailleurs rendre justice au réalisateur pour avoir su rester sobre dans son montage, tout en plans longs qui laissent le temps d'apprécier les effets massifs de sons et de lumières (et d'images diverses et variées) du spectacle. Cependant, on est un peu ennuyé par la trop grande rectitude du produit, le côté trop travaillé, trop préparé; et l'imagerie développée par Talking Heads pêche un peu par excès de kitsch. Bref, la performance prévaut sur la pertinence. Les fans des têtes qui parlent y trouveront leur compte cependant.

Mais il y a un moment tout à fait impressionnant là-dedans: pendant quelques minutes, le son est décalé d'un quart de seconde par rapport à l'image; et quand on voit David Byrne, en costume noir sur fond blanc, faire ses chorégraphies bizarres (le corps bouge dans tous les sens et la tête reste immobile, ce mec est très fort quand même) avec ce petit hiatus temporel, ça fait un effet de cinéma expérimental fort intéressant.

mercredi 10 octobre 2007

Chef-d'oeuvres inconnus



Ce n'est pas seulement parce que j'aime les belles voix rauques...

J'ai fait récemment une découverte extraordinaire: un certain Eric McFadden dont je n'avais jamais entendu parler... J'ai un peu de mal à le définir. D'abord, c'est un dieu de la six-cordes. Ensuite, c'est un crooner. C'est aussi un songwriter. Il a eu de nombreux groupes et exploré divers genres musicaux. Il m'évoque à la fois Django Reinhardt, Hendrix, Nirvana, Dylan et Black Rebel Motorcycle Club... J'ai trouvé sur son site l'expression "flamenco-rock guitar improvisations", ce qui en dit long.

Essayons de clarifier tout ça. Parmi ses albums, nombreux, il ya un disque de duos avec Stan Hirsch, autre génie de la guitare. Le ton est définitivement blues, avec une influence de flamenco. C'est purement intrumental, et simplement virtuose.

Il y a aussi le Eric McFadden trio, la formation avec laquelle il tourne actuellement. Là, c'est clairement plus rock. Quelques intros à la Hendrix, une basse et une batterie très rock pur et dur (voire hard), un son et un deuxième chanteur qui rappellent un peu le BRMC. Et toujours sa guitare à lui, qui vient apporter un son complètement à part, et sa propre voix chaude et inquiétante. Bref, de la haute qualité là aussi, même si c'est de lui ce qui m'a le moins convaicue, car peut-être, dans les moments de pur rock'n'roll (c'est-à-dire là où Eric McFadden n'a pas le premier rôle), on a une impression de déjà-entendu, ou de références trop poussées. Mais ça reste quand même très très bien, attention!

Ce que j'ai préféré dans tout ça, c'est cet album en solo, Let's die together... forever. Un chant presque récitatif, de très beaux textes, et une extrême simplicité malgré la toujours très haute tenue de l'accompagnement. Et cette voix de prédateur, violente et mélancolique...

Tout simplement magnifique (et je ne dis pas ça si souvent).

On peut écouter beaucoup de morceaux sur son site: faites-vous plaisir!

Eric McFadden

dimanche 7 octobre 2007

Vive le téléchargement!


Après Manu Chao, mais mieux que Manu Chao! Le Brian Jonestown Massacre (ou plus grand groupe de tous les temps) met son nouvel album gratuitement en ligne sur son site internet. O tempora o mores, nous voilà entrés dans une nouvelle ère...

C'est un album fondamentalement bordélique, même un peu poseur dans sa bordélicité, mais ce n'est pas pour son côté clean qu'on aime le BJM (pour ça il y a leurs frères ennemis, j'ai nommé les Dandy Warhols, comme tous ceux qui ont vus Dig!, et qui feraient mieux d'aller voir Control, cf. article précédent, le savent). Anton Newcombe s'est exilé en Islande, et continue ses explorations sonores sous l'influence du froid sans soleil, mais ça ne l'empêche pas d'être toujours aussi énervé, il n'y a qu'à voir les titres de ses chansons. Il y a quelques bizzareries aussi, comme ce solo au piano pas très intéressant au-delà de la surprise. Mais ça reste un bon album. Un seul regret, la qualité de l'enregistrement est assez médiocre, est-ce l'effet de la gratuité? Ou bien du son pourri de mon ordinateur (mon seul lien vers la musique dans cette ville la moins rock'n'roll du monde du pays le plus rock'n'roll du monde)?

The Brian Jonestow Massacre - My Bloody Underground

Et pour ceux qui voudraient découvrir le reste de leur production, mais sont un peu perdus dans les treize ou quatorze albums de leur discographie, je vous conseille la très bonne compilation Tepid Peppermint Wonderland: a Retrospective.

En tout cas, ces quelques grands groupes qui se lancent dans l'aventure du téléchargement légal et gratuit (voire aussi l'expérience de Radiohead: l'album est vendu en ligne, mais chacun paie ce qu'il veut) viennent poser les bonnes questions. Le CD a perdu la plupart de ces avantages, puisqu'on peut écouter des mp3 autrement que sur des enceintes dégueulasses (d'ailleurs un jour j'offrirai des jolies oreilles à mon nordinateur), qu'il est devenu facile de télécharger des albums entiers (et non plus chanson par chanson), et que les jolies photos sur la pochette, on les trouve aussi sur Internet. Certes, j'aime beaucoup acheter des Cd, parce que c'est l'occasion de passer une heure à écouter des choses chez mon disquaire préféré et à dicuter le bout de gras, et puis il me fait toujours une petite réduction parce que depuis le temps... (signe que j'y ai quand même claqué beaucoup d'argent). Mais il n'empêche, je suis persuadée que le libre-accès est l'avenir. Les nouveaux groupes l'ont bien compris, puisqu'il est devenu obligatoire pour eux de mettre au moins trois ou quatre chansons en écoute gratuite sur leur page myspace. D'ailleurs ça ne les empêche pas de vendre des albums, il n'y a qu'à voir le destin des Arctic Monkeys, lancés par Internet et dans les sommets des ventes. Aujourd'hui, de toute façon, un groupe espère plus vivre de ses concerts que de ses disques - et les concerts n'ont jamais aussi bien marché, malgré leurs prix exhorbitant. Tout ça, c'est un retour à la performance, comme avant le grammophone... Ce sera dur pour les groupes "de studio" qui n'aiment pas la scène; c'est le seul regret qu'on peut avoir, je crois.

Il y a quelques mois, dans un numéro de Rock and Folk, un patron de maison de disque essayait de défendre son industrie, en disant en substance (je n'ai pas l'article sous les yeux, donc qu'on me pardonne si je dis une connerie): on a besoin des dénicheurs de talent d'Universal pour garantir une production musicale de qualité. Ça ne tient pas, puisque le boulot de ces gens, c'est de trouver ce qui va plaire, alors qu'aujourd'hui ce sont les consommateurs eux-mêmes qui font émerger les bons groupes, par la fréquentation de leurs sites et l'écoute, gratuite, de leurs morceaux. Les mecs, vous êtes morts, ça c'est sûr, mais c'est pas grave, la musique vit sans vous.

Hey, ça me rappelle un peu Le Capital tout ça, le capitalisme qui à force de n'avoir que le profit pour fin, est voué à la crise finale qui le verra disparaître... Ça s'applique très bien à l'industrie du disque non? Alors vive la révolution culturelle, vive la musique gratuite pour tous! Et après, on renversera Sarkozy!

jeudi 4 octobre 2007

The Decemberists


The Junction est une salle de concert assez sympa dans un leisure park assez glauque à la sortie de Cambridge. C'est là que ce sont produits The Decemberists ce 3 octobre, et ce fut ma foi un excellent concert. Ce groupe de Portland est assez méconnu en France, mais ils ont fait la une de la revue The big take over il y a quelques mois, ce qui est outre-Atlantique généralement un signe de renommée et de qualité.

Ils sont cinq, un batteur, une accordéoniste-claviériste, un contrebassiste-bassiste, un guitariste (électrique) et un chanteur-guitariste (accoustique), et ils sont tous aussi un peu acteurs. Parce que ce ne sont pas seulement des musiciens (fort bons d'ailleurs), ce sont aussi des conteurs; ils vous délivrent des histoires à l'heure de la veillée en s'accompagnant de leurs instruments bizarres, renouant avec une tradition millénaire (si,si) du récit accompagné (au pansori, au luth, ou à n'importe quoi, vous avez certainement un chercheur en ethnomusicologie près de chez vous qui vous racontera ça mieux que moi). Celà exige des albums très construits (comme The crane wife), et leur concert le fut aussi, les morceaux s'enchaînant avec logique, mais sans que cela n'apporte aucune froideur. Ils font ça la guiness à la main et on a même beaucoup rigolé (même si les Anglais ne sont pas très expansifs).

Curieusement, la première fois que j'ai écouté une chanson d'eux, j'ai trouvé que le chanteur avait une voix de pop-singer, et j'ai mis un peu de temps à apprécier la limpidité de leur musique; je les trouvais classicisants (impression que je ne saurais argumenter...) Mais ça vaut vraiment le coup.

The Decemberists

Un petit mot aussi sur la première partie, des Canadiens nommés Land of Talk. Du folk rock un peu mélancolique mais qui sait être énergique quand il le faut. Peut-être pas très originaux, mais un concert très agréable.

Land Of Talk


mercredi 3 octobre 2007

He's lost control


Il y a eu peu de bonnes choses en films autour de la musique ces derniers temps (du très moyen Joe Strummer, the future is unwritten au très mauvais Made in Jamaica, et je ne parlerai pas de Dig), et Control d'Anton Corbjin, vient un peu relever le niveau. Mais qu'on ne s'y trompe pas: même si c'est une biographie de Ian Curtis, ce n'est pas à strictement parler un film "musical" (d'où la très longue et lourde paraphrase au début de cet article).

Control ressemble d'abord à une biopic classique (film-musical-à-performance-d'acteur-pour-les-oscars) et même un peu maladroite, retraçant de manière parfois trop démonstrative les grands moments de la vie du leader de Joy Division, découvertes musicales, prises de drogue et premiers textes. Mais ce qui frappe d'emblée dans tout ça, c'est qu'Anton Corbjin ne cherche pas à dégager l'exceptionnalité de son personnage; il se contente de dépeindre une adolescence assez banale - et nous épargne par la même occasion les poncifs de ce qui est censé être "l'esprit rock'n'roll" (excès, excès et excès, et puis le succès et ses drames of course) dans l'imagerie publicitaire actuelle.

Ce qui se dégage progressivement, c'est donc une histoire courante, initéressante même, celle d'un homme pris entre deux femmes et un peu paumé, puis beaucoup, avec la fin que l'on sait. Bref, ça arrive tout le temps près de chez vous. Sauf que Ian Curtis, lui, chante, et que c'est dans ces moments là que s'exprime son drame. Contrairement à la mauvaise habitude américaine, dans les biopics récentes, de faire chanter des acteurs au lieu de les faire doubler par le vrai chanteur dont il est question (voir les films sur Ray Charles et Johnny Cash, ah la performance d'acteur!!), Corbjin a l'intelligence (la décence, tout simplement) de nous faire entendre le vrai de vrai Joy Division, et putain qu'est-ce que c'est beau. Et Sam Riley donne corps à toute la tension exprimée, par ses airs de pantin possédé et magnifique.

Bref, ce que Control vient nous rappler, c'est qu'avant d'être une icône du rock, Ian Curtis est une icône romantique. Et l'on terminera par cette conclusion hautement philosophique: Joy Division c'est quand même plus proche de Brahms que de Coldplay.

PS: Ce qui m'énerve chez Nouvelle Vague, même si ils font de la très bonne musique, c'est qu'ils passent complètement à côté de la dimension werthérienne de la new wave... Le bossa nova, c'est sympa (beau, même), mais ça transforme du drame romantique en easy-listening pour bobo. Ok, j'exagère un peu, et j'aime beaucoup leur reprise de "Guns of Brixton", beaucoup plus de tension que dans l'original - mais ça doit être parce que je n'aime pas The Clash.